Alain Gras

Technologie, progrès et imaginaire du feu : un incendie planétaire.

Depuis 50000 ans, date approximative d’émergence de l’homme moderne, la société  humaine a évolué en utilisant les forces de la nature, qu’elle a su capter grâce à une intelligence technique qui la distinguait nettement de celles des genres « homo » précédents. Dans le domaine de l’énergie, cette ingéniosité consistait à négocier avec la nature pour profiter de sa puissance. L’évolution s’est ainsi faite par des adaptations successives, la technique faisant partie du mode de vie sans une volonté affirmée de progrès. Dans certains cas, les humains n’ont pas progressé dans leur « techne » d’une manière mesurable, ainsi la grotte Chauvet nous a-t-elle révélé des artistes dont les œuvres n’avaient rien à envier par la créativité et le talent de leurs auteurs aux œuvres les plus modernes.

Mais durant le XVIIIe siècle se met en place une volonté d’aller de l’avant, sans savoir ce que cela voulait dire, puisque le charbon que l’on utilise à cette époque pour chauffer les ouvriers, rassemblés dans les usines à énergie hydraulique, les « mills » -moulins en anglais-  est extrait dans des conditions épouvantables, avec des travailleurs de 5 ans d’âge.  Et puis brusquement cette ingéniosité humaine débouches sur la vapeur qui fera tourner les nouveaux «  noirs moulins du diable » (black satanic mills selon les mots du grand poète anglais William Blake). A ce moment le monde entier va basculer dans le règne du feu. Des quatre éléments qui constituaient le paysage énergétique de l’humanité depuis l’aube de l’humanité un seul va tous les soumettre,  et symboliquement l’eau devient servante du feu dans la machine à vapeur. Une  nouvelle trajectoire historique est née, celle de la civilisation non pas seulement  industrielle mais THERMO-industrielle . La technologie devient  dès lors un moyen obsessionnel de maîtriser notre monde à l’entour, et la prédation sans limites remplace la relation ancienne qui était négociation et communication avec ce monde.

Le règne du charbon laisse la place à celui du pétrole après la 2e Guerre Mondiale mais aujourd’hui les deux sources fossiles sont à égalité, et nous suivons toujours la même voie qui donne sens à la métaphore  de Jean-Pierre Deléage, attribuée à Jacques Chirac « la maison brule» . La fausse croyance dans une évolution programmée dans un progrès insensé soutient  cette illusion morbide sur l’exploitation sans limites  de la terre (ses forces momifiées dans les minerais , le charbon, le pétrole) . Elle nous rend aveugle sur notre devenir car l’élément bénéfique feu qui enrichissait la vie quotidienne par la cuisson , le chauffage, l’éclairage, s’est transformé en unique instrument de puissance industrielle. Est-ce le résultat dramatique d’un choix fait en réalité il y a fort peu de temps ? On ne peut exclure une part de l’aléatoire historique, mais la responsabilité du désir d’enrichissement sans limites ,propre à l’esprit du capitalisme, est largement engagée. .

Le chemin que nous avons pris est une impasse,  pourra-t-on se libérer du piège de la chaleur et pacifier le feu avant qu’il dévore ses inventeurs ?

Biographie

Alain Gras est Professeur émérite de Socio-anthropologie des techniques à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, UFR de Philosophie, Docteur ès-Lettres (Sorbonne), DES ès-Sciences (Marseille), M.S.Sc. (Stockholm), ex-directeur du Centre d’Etudes des Techniques des Connaissances et des Pratiques  (CETCOPRA)) et du Département des Sciences Sociales. Alain Gras a aussi été assistant professeur et professeur associé à l’Ecole des HEC jusqu’en 1989, et expert près la cour d’Appel de Paris aéronautique, Facteurs Humains (1992-2005).

Il a travaillé sur les questions de prospective sociale et technologique en France et à l’étranger, notamment en Suède (Université de Lund  et Stockholm)), en Afrique (Université de Cape-Coast, Ghana, ISCAE Casablanca) et au Brésil (expert OIT auprès du Ministre du Travail, à Brasilia 1981-82).

Les champs de recherche sont constitués par la critique écologique et philosophique du progrès technique et l’étude socio-anthropologique des macro-systèmes en particulier le système aéronautique, le lien social et le virtuel, le commentaire de la question philosophique de la technique, les rapports-homme machine dans les systèmes informatisés en particulier dans l’aéronautique

Par ailleurs il mène une réflexion critique sur la question énergétique, l’évolutionnisme et l’historicisme dominant en matière d’anthropologie des techniques. Il a fondé avec Serge Latouche, Jean-Claude Besson-Girard et Jean-Paul Besset la revue Entropia, il est aussi chroniqueur dans L’Ecologiste et La Décroissance

Rappel des derniers  OUVRAGES en rapport avec le thème

– L’énigme du pétrole-Le sang noir du diable, Editions B2 (à paraître fin 2015)

L’imaginaire de l’innovation technique, Manucius, 2013

– avec G.Dubey (ss.la dir.), L’avion : le rêve, la puissance et le doute, PU de la Sorbonne, 2010

– Le choix du feu – A l’origine de la crise climatique »  Fayard,2008

– Fragilité de la puissance, se libérer de l’emprise technologique. Fayard,2004 (Lauréat  du Prix Turgot 2004).

Les macro-systèmes techniques, PUF, Que Sais-Je, 1997