Jean-Jacques Vincensini

De la pureté à la souillure. À propos des désordres aquatiques dans les récits médiévaux

Jean-Jacques Vincensini
Professeur de Langue et littérature médiévales, Université François Rabelais de Tours

Le manuscrit BNF fr. 1433 du roman du xiiie siècle, L’Âtre Périlleux, expose une scène cruelle où Brun sans pitié inflige à son amie un féroce traitement : il l’oblige à s’immerger nue dans une fontaine « Qui mout estoit froide et obscure, (…) Ains est ilec toute jour, En le fontaine, a le froidour. » De plus, il décapite tout chevalier qui prétendrait la secourir. Ce sauvage traitement trouve sa justification dans la jalousie de Brun envers les chevaliers de la Table Ronde. Son amie prétend, en effet, que leurs mérites seraient supérieurs aux siens. De nombreux récits, du xiiie au xve siècle racontent ce drame qui voit une femme injustement châtiée en étant plongée dans l’eau froide jusqu’à sa libération par le rival de son conjoint.

Le but du propos sera de mettre au jour la signification de cet épisode qui met en scène une forme de désordre aquatique particulièrement odieuse. À elles seules les figures de l’eau ou du bain sont incapables de fournir cette signification, comme l’est le motif répertorié par les folkloristes sous l’intitulé « Châtiment : rester assis dans l’eau (comme) punition de la luxure » ou « torture of the river ».

Il conviendra en premier lieu d’élargir le propos aux bains éprouvés – mais volontairement – et aux bains refusés. Comme si un petit système des usages aquatiques sélectionnait des sens possibles dans la polysémie de la figure « eau ». Mais quelle est alors la spécificité de notre motif dans ce réseau englobant ? La thématique sexuelle, qui lui est souvent attachée, ne dépendrait-elle pas trop de la (seule) prise en compte du bain glacé comme procédé « anti-concupiscence » ? L’argumentation priviligiera une autre pise, d’orientation anthropologique.. Les figures concrètes (un rival de même sexe, l’eau) sont placées dans un réseau de substitutions et de corrélations. Par exemple, l’eau par rapport à un autre mode de punition ou par rapport au mari. L’élaboration narrative de ce réseau témoigne d’un véritable effort de pensée médiatisant le rapport de l’homme au réel, aux côtés du langage, des mythes, de l’art et de la religion.

Dit d’un mot, ce que « pense » l’épisode considéré aujourd’hui tourne autour de l’effort vivace au Moyen Âge pour inscrire le corps et ses régulations naturelles dans la culture, le pensable et le social. Le corps souillé, le corps purifié, le corps tourmenté. Aux yeux de l’offensé, la déloyauté et la perfidie de l’accusée ne viennent-elles pas de ce qu’elle-même est « une ordure » ? Au-delà de l’imaginaire de l’eau, notre motif évoque les ardeurs du corps et la nécessité de leur modération, mais dans une perspective symbolique particulière : celle de l’indispensable élimination d’un chevalier qui se prétend « follement » sans rival, d’un homme facteur de désordre aquatique et culturel et, en retour, la juste reconstitution sanglante de l’ordre de la culture.

BIO-BIBLIOGRAPHIE

Jean-Jacques Vincensini est professeur de langue et littérature médiévales à l’université François Rabelais de Tours. Il y est membre du Centre d’études supérieures de la Renaissance (CESR).

Ces deux dernières années, il a développé dans ce Centre  des recherches consacrées à la traduction des textes médiévaux dans les langues contemporaines (français, anglais, italien et allemand).

Par exemple, les 8-9 juin 2016, au CESR, il organisait une Journée d’étude  intitulée : « Les auto-traductions et les traductions médiévales à la Renaissance. » Chez Brépols, en 2016, a paru « Supercherie et traduction impossible », actes d’une Journée précédente, qu’il organisait cette fois à Poitiers, au Centre d’études supérieurs de civilisation médiévale.

Parmi ses conférences prononcées en 2015, on retiendra les deux suivantes :

Moral Interpretation of Medieval Narratives as a deadlock. Real Birds, Fictionnal Birds and Symbolic Bird., Wisdom and Moralizing Literature in a multicultural Journey in the Middle Ages, The Hebrew University of Jeusalem

« L’allure mythique des récits de Tristan et Yseut », Ecole doctorale Romanische Seminar, Université de Zurich

Sélection bibliographique :

Translations médiévales. Cinq siècles de traductions en français au Moyen Age (XIe-XVe siècles). Étude et Répertoire. Études réunies par Claudio Galderisi. Turnhout, Brepols, 2011.

Dictionnaire des lieux et pays mythiques, O. Battistini, J.-D. Poli, P. Ronzeaud, J.-J. Vincensini (dir.), Paris, Robert Laffont, Bouquins, 2011.

Souillure et pureté. Le corps et son environnement culturel, Actes du Colloque de Corte 26-29 octobre 1999, textes recueillis et introduits par J.-J. Vincensini, Paris, Maisonneuve et Larose, Dynamique du sens, 2003.

Sélection pour l’exposé d’aujourd’hui :

Le Haut Livre du Graal. Perlesvaus, éd. A. Strubel, Paris, LGF, Lettres Gothiques, 2007.

René Girard, Des Choses cachées depuis la fondation du monde, Paris, Grasset et Fasquelle, Le livre de Poche essais, 1978

Jean-Jacques Vincensini est Professeur de Langue et littérature médiévales à l’Université François Rabelais de Tours. Il est membre de l’UMR 6576 « Centre d’études supérieures de la Renaissance ».